Anne
Rochette

Née en 1957 en France, elle est diplômée des Beaux-Arts de Paris en 1979, puis d’un Master of Art à la New York University en 1982. Elle vit à New York de 1983 à 1990 et y aura sa première exposition personnelle à la Pretto / Berland Hall Gallery. Elle retourne en France à la fin de l’année 90 et est nommée à la tête d’un atelier de volume aux Beaux-Arts de Paris en 1993, où elle enseignera avec passion durant trente ans, jusqu’en 2023.
L’atelier « Rochette » des Beaux-Arts de Paris a toujours eu pour moi une connotation de curiosité : un atelier refuge, où des générations d’artistes ont créé sous l’œil acéré mais épris de liberté de la sculptrice. Être passé par l’atelier « Rochette », c’est avoir quelque chose à dire d’onirique, un rapport à l’intime, le tout saupoudré d’une pincée d’humour (à discrétion). Je partais donc avec un a priori très positif sur cette femme que je ne connaissais pas, et dont l’œuvre m’était mal connue. Lorsqu’elle m’invita à son atelier, je fus bouleversé par l’œuvre…
Je songe, en voyant les œuvres d’Anne, à La Vénus de Willendorf, qui fascine tant de générations de sculpteur·rice·s. On retrouve dans cette statuette préhistorique de 11 cm la féminité / femellité1, la procréation, la fétichisation du corps, mais aussi la simplicité, la douceur et la finesse qui caractérisent son travail. Les formes ovoïdes superposées, les seins, le ventre, la vulve, le crâne réduit à une sphère masquée par des cheveux tressés2 : tout est là. Et l’artiste l’a divisé, remodelé, déplacé, repensé tout au long de sa vie.
La céramique et le travail des émaux reviennent souvent dans ses pièces. Cette technique ancestrale consiste à travailler une terre humide, presque vivante, pour ensuite la passer au feu et produire depuis des millénaires des artefacts dont la fragilité n’a d’égal que leur résistance au temps. Cette technique possède toutes les qualités plastiques et philosophiques que l’artiste recherchait. Un médium exigeant, qu’elle n’a cessé d’expérimenter et de questionner.
Néanmoins, elle est avant tout sculptrice, dans la continuité d’artistes telles que Germaine Richier, Louise Bourgeois, Eva Hesse, Berlinde De Bruyckere, mais aussi Constantin Brancusi ou encore Lucio Fontana3. C’est au croisement de ces grands noms qu’elle tisse sa toile et cultive son jardin formel. Bois, métal, plâtre, résine, tissus, cheveux : tout peut advenir et servir le travail, la pensée, l’intuition de l’artiste.
Les pièces qui en résultent ont cette double qualité de rester simples, parfois même discrètes, tout en étant complexes et puissantes. Les artifices sont réduits au minimum, mais s’ajoutent subtilement aux œuvres. Ici, un tissu rapiécé ; là, un empilement fait de chevrons ; ailleurs, une chaise devient socle ; plus loin encore, un matelas devient la matrice d’une céramique. Une douceur mâtinée de mélancolie s’en dégage.
Elles s’inscrivent dans une recherche autobiographique où la mémoire et les grands moments de la vie de l’artiste produisent des œuvres qui nous disent quelque chose d’universel : des histoires d’accouchements, d’hybridations, de transmutations, sans pour autant tomber dans la pensée magique. C’est un voyage intime, dans une certaine tradition de la sculpture, un rapport poétique à l’existence, et en même temps une détermination empreinte d’une pensée politique et militante qui se lit entre les lignes.
La dernière exposition personnelle d’Anne Rochette en galerie remonte à 2004. C’est donc un honneur d’exposer son travail au sein de ma galerie, qui a pour ambition de montrer celles et ceux que l’on ne montre pas ailleurs, voire celles et ceux que l’on pensait oubliés. Anne Rochette est une artiste majeure de la scène française des quarante dernières années. Une œuvre qui a été rejetée par certains, car considérée à tort comme trop formelle, trop artisanale, mais qui aujourd’hui se doit d’être réexaminée comme une œuvre de résistance féministe et une recherche sculpturale puissante et subtile.
Damien Levy
1 J. Crenn, Anne Rochette, Paris, Beaux-Arts de Paris édition, 2024. Julie Crenn, historienne de l’art et critique, inscrit le travail d’Anne Rochette dans une réflexion profonde sur les corps féminins, leur assignation, leur pouvoir de transformation et de résistance. Elle souligne comment l’artiste déploie une sculpture qui échappe aux hiérarchies traditionnelles, mêlant formes archaïques et expériences contemporaines, dans une approche à la fois intime, politique et féministe, où le corps devient un lieu de mémoire, de lutte et de métamorphose.
2 Ibid. Dans un autoportrait photographique réalisé en 1995, l’artiste apparaît avec les cheveux rassemblés en chignon sur le visage, masquant ses traits. Ce geste, à la fois simple et troublant, interroge l’identité, la féminité et la disparition du visage au profit de la forme.
3 Lucio Fontana a produit de nombreuses céramiques, notamment dans les années 1930 à 1950, où la matière est travaillée, incisée, perforée, toujours habitée par une tension entre forme et espace. Comme chez Anne Rochette, la céramique n’y est jamais décorative, mais pensée comme un lieu d’expérimentation radicale, où la surface devient corps et où le geste engage une réflexion plastique et existentielle.


















